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20/2/2008 -

Obama, le nouveau rêve américain

 

  Par Hinde Taarji (La Vie éco)
Quand on sait qu’Obama a dénoncé sans ambiguïté la guerre en Irak, qu’il a été de tous les combats de gauche (peine de mort, avortement, justice sociale, etc.), défendant la cause des Noirs, des pauvres, des gays, des étudiants, et que ses inspirateurs sont Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, on ne peut que prier très fort pour que son rêve aboutisse.

Et si cela se réalisait ? Et si, après huit ans de cauchemar néo-conservateur à la Maison Blanche, l’Amérique se remettait à nous faire rêver ? A redevenir ce monde de tous les possibles. Surgissant de nulle part, un homme aujourd’hui lui redessine un avenir aux couleurs de ses idéaux d’antan. Il lui dit qu’elle peut recommencer à croire en l’espoir. Et il le fait en sachant ce dont il parle, puisque sa vie est l’illustration parfaite de ce que l’acte d’espérer permet de réaliser. Qui, en effet, aurait pu imaginer qu’un Afro-Américain, né d’une amourette estudiantine entre un Luo du Kenya, «noir comme du charbon», et une femme du Kansas, «blanche comme du lait», comme il les décrit lui-même, serait là à briguer l’investiture du Parti démocrate pour l’élection présidentielle de 2008 ? Qui plus est, avec de sérieuses chances de devenir le premier président noir des Etats-Unis. Hier encore, un Noir ne pouvait pas emprunter le même bus qu’un Blanc, la loi en faisant explicitement un humain de seconde catégorie. Des hommes cagoulés le terrorisaient en dressant des croix enflammées sous ses fenêtres pendant que les bonnes âmes détournaient le regard. Un homme de couleur à la tête des USA, même à Hollywood, aucun scénariste ne s’était jamais aventuré à proposer une telle histoire. Or, ce scénario-là, Barack Obama le construit, séquence après séquence, sous les yeux d’une nation subjuguée par autant d’audace et de foi en soi.

Les USA sont entrés en campagne électorale pour les présidentielles de 2008 le 3 janvier avec le démarrage des primaires. Celles-ci vont durer jusqu’en juin et permettre la désignation par chaque parti de celui qui portera ses couleurs. Chez les démocrates, après qu’un troisième ait jeté l’éponge, deux candidats restent en lice : Hillary Clinton, l’ex-First Lady et Barack Obama, 47 ans, inconnu du grand public il y a peu.

Si, comme le bilan désastreux de la présidence de Bush le laisse envisager, le Parti démocrate remporte les élections présidentielles de 2008, le prochain président américain sera ou une femme ou un Noir. Dans une éventualité comme dans l’autre, ce serait une extraordinaire première qui traduirait une véritable révolution des mentalités dans un pays marqué ces dernières années par le conservatisme sous toutes ses formes et la domination des Wasp*.

Prenons le premier cas de figure, celui de l’élection de Hillary Clinton. Ce serait le moins détonnant en raison de l’appartenance de cette dernière à l’establishment politique depuis fort longtemps. Il reste que c’est une femme et cela n’est pas rien quand on sait les siècles d’assujettissement patriarcal au détriment du sexe dit faible. En outre, cette femme n’est pas n’importe quelle femme. Comme n’importe quelle autre, oui, elle a connu la douleur d’être trompée par son mari mais, cette souffrance, il lui a fallu la vivre en live sous le regard du monde entier. En elle, des millions de celles qui ont eu à connaître pareille expérience se sont reconnues, et de la voir, là où elle est aujourd’hui, à briguer le poste politique le plus puissant du monde constitue pour toutes les femmes une formidable revanche. Et un formidable message d’espoir. Mais le plus fort, le plus symboliquement fabuleux serait la victoire de son concurrent. Dans le pays de La Case de l’oncle Tom, là où, pour le seul crime d’être noir, des hommes ont connu la cravache quand ils ne sont pas morts sous les fers, un Barack Obama dans le bureau oval, il n’y aurait pas de mot pour dire l’extraordinaire d’une telle rupture avec le passé. Par son profil, cet homme réunit tous les impossibles. Il est non seulement «de couleur» mais, jusqu’à 19 ans, il vit en dehors des USA, petit citoyen du monde qui naît à Honolulu (Hawaï), grandit à Djakarta (Indonésie), avec une famille paternelle au Kenya et maternelle dans le Kansas. Il est l’antithèse de la race pure et de cette identité lisse dont on raffole tant sous nos cieux. S’il doit à son père d’avoir, coulant dans ses veines, le sang du continent noir, il porte en lui dans le même temps l’héritage génétique de l’Amérique des origines : descendante de Jefferson Davis (le président des Etats confédérés d’Amérique lors de la Guerre de Sécession), sa mère affiche en effet des racines cherokee. Ayant grandi sans religion, Barack Obama se convertit une fois adulte au christianisme. Mais son second nom, du fait de ses origines kenyanes, est Hussein, ce que ses adversaires ne manquent pas de mettre en avant, allant, pour les plus féroces, jusqu’à faire rimer Obama avec Oussama. Bref, cet homme personnifie la mixité ethnique dans ce qu’elle a de plus éclaté et son élection signifierait la renaissance du rêve américain d’une société égalitaire et multiraciale. Quand s’ajoute à tout cela le fait que l’homme, politiquement, a dénoncé sans ambiguïté la guerre en Irak, qu’il a été de tous les combats de gauche (peine de mort, avortement, justice sociale, etc.), défendant la cause des Noirs, des pauvres, des gays, des étudiants, et que ses inspirateurs sont Gandhi, Martin Luther King et Nelson Mandela, on ne peut que prier très fort pour que son rêve aboutisse. Alors, nous tous, et non juste l’Amérique, pourrons nous remettre à espérer.

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18/2/2008 -

Les enfants de la prison

 

par Nadia Lamlili, TelQuel 

Au centre pénitentiaire de Oukacha, des enfants vivent avec leurs mères détenues sans rien connaître du monde extérieur. À leur sortie de prison, la question de leur réinsertion se pose avec acuité.


Derrière les murs du centre pénitentiaire de Oukacha, à Casablanca, une véritable petite communauté vit en marge du commun des détenus. Nous sommes dans l’Aile 10, réservée aux mères. Dans cet espace, plutôt propret et relativement bien aménagé, cohabitent cinq femmes, en compagnie de leurs enfants, et six femmes enceintes. En

cette matinée, elles s’activent dans la petite cuisine du pavillon pour préparer le déjeuner collectif du jour, un tajine de mouton pour fêter le quatrième jour de l’Aïd El Kébir. Elles s’affairent autour des ustensiles en gardant dans leurs bras leurs rejetons : quatre nourrissons et un garçonnet de 3 ans.

Ces femmes ont été condamnées pour différentes raisons. Affaire de drogue, adultère, agression, homicide… chacune a son histoire. Mais elles partagent le même espace et les mêmes préoccupations. Saïda, qui purge une peine de 8 mois pour trafic de haschich, couve un bébé de deux mois, étouffé par d’inquiétantes quintes de toux. “Tu as vraiment la tête dure. Je t’ai maintes fois conseillé d’aller voir le médecin de la prison. Le petit va finir par mourir dans tes bras”, lui lance sa codétenue, Milouda. D’un coup, un lourd silence s’installe dans la salle : toutes foudroient Milouda du regard et serrent instinctivement leurs enfants dans les bras, tant l’idée de les perdre les effraie. “C’est compréhensible. Ces femmes sont constamment hantées par l’idée de la séparation”, explique Khadija, directrice du pavillon des femmes. “Je préférerais mourir plutôt que perdre mon bébé”, confirme Fatima, condamnée pour adultère. Son ex-mari lui a déjà “volé” ses deux autres filles. Elle ne les a plus revues depuis plusieurs mois et ne sait même plus ce qu’elles sont devenues. “Perdre la troisième, ce serait ma mort”, ajoute-t-elle entre deux sanglots.

“L’extérieur”, terra incognita
D’après la loi, une mère emprisonnée a le droit de garder son enfant jusqu’à l’âge de trois ans. Au-delà, elle peut effectuer une demande au ministère de la Justice pour le garder encore deux années supplémentaires, mais pas plus. À l’âge de 5 ans, l’enfant est alors récupéré par la famille ou placé dans l’une des familles d’accueil de SOS Villages, en vertu d’une convention conclue entre l’association et le ministère de la Justice. Les détenues sont alors autorisées, les jours de fête, à rendre visite à leurs enfants confiés à des orphelinats, accompagnées par des agents en civil. Dans le monde de la bienfaisance, SOS Villages est le nec plus ultra des orphelinats au Maroc en matière éducative. Et malgré cela, très peu d’enfants arrivent vraiment à dépasser leur vécu carcéral. Solitude, difficultés de communication, pathologies psychomotrices… “Ils plongent dans une sorte d’autisme, parce qu’ils ont du mal à assimiler ce changement radical du cadre de vie, et à comprendre pourquoi on les a séparés de leur vraie mère”, nous explique une ancienne directrice de prison, qui a vu une mère sombrer dans la folie après que sa fille de 5 ans lui a été retirée. La plus grande phobie de ces enfants, qui ont vécu leur prime enfance entre quatre murs, est précisément le contact avec le monde extérieur. À Oukacha, on raconte même que lors d’une sortie en voiture, des enfants se sont mis à rigoler… parce que “la maison bougeait”. Du coup, toute tentative de retisser les liens avec la société s’avère difficile. D’autant que “l’extérieur” n’est pas toujours des plus accueillants pour “Oulad lhabs”. “Nous avons demandé à des écoles privées d’accepter des enfants parmi leurs élèves, pour les aider à s’acclimater au monde extérieur, explique un responsable de l’administration carcérale. Sceptiques, les directeurs voulaient savoir s’ils allaient venir à l’école en fourgon de la police et s’il n’était pas préférable de les isoler dans un coin de la classe”.

Une loi sévère
D’après les chiffres de l’Administration pénitentiaire, on recense aujourd’hui pas moins de soixante-neuf enfants qui vivent dans les prisons du royaume. Un effectif qui fluctue au gré des détentions provisoires, généralement de courte durée. Mais au-delà des chiffres, la question des détenues-mères divise le milieu associatif parce qu’elle pose un problème juridique d’une extrême sensibilité. La loi marocaine autorise ces femmes à garder leurs enfants avec elles, en détention, pour des raisons religieuses et humaines. Quid des droits desdits enfants ? “De quel droit autorise-t-on les enfants à entrer en prison avec leurs mères ?, s’interroge une activiste associative, qui s’intéresse de près au monde carcéral. Il y a bien des alternatives pour éviter aux enfants de subir les dégâts collatéraux de cet univers hostile”. “La hadana (prise en charge maternelle), c’est bien. Mais ne peut-on pas penser à des peines alternatives pour ces femmes, comme des travaux d’intérêt public ?”, propose une ancienne directrice de prison. Le sujet a même fait l’objet d’une pièce de théâtre, écrite et réalisée par un détenu du centre pénitentiaire de Oukacha, Abdelmajid Bensouda (Voir l’article “Good Morning Oukacha”, TelQuel n° 291). Intitulée “Des anges derrière les barreaux”, cette pièce a condensé tous les problèmes liés aux enfants de détenues. Selon ses initiateurs, elle aurait suscité l’intérêt de hauts responsables, qui auraient même promis des solutions. La première serait peut-être de pousser à l’application de la loi. L’article 32 du Code pénal autorise le juge à accorder un moratoire aux femmes enceintes jusqu’à ce qu’elles accouchent. Son premier alinéa stipule en effet que “s’il est vérifié qu’une femme condamnée à une peine privative de liberté est enceinte de plus de 6 mois, elle ne subira sa peine que 40 jours après sa délivrance”. Un texte qui ne fut pas appliqué dans le cas de Safia. Cette Nigériane, enceinte de 7 mois, a été condamnée pour trafic de cocaïne à 5 ans de prison ferme. Blême, le regard absent, elle répète à qui veut l’entendre qu’elle voudrait écrire au ministre marocain de la Justice pour demander un transfert vers son pays. En vain. “Son crime est assez lourd. Je ne crois pas que sa grossesse pourra changer quelque chose”, nous explique ce superviseur. Sauf miracle, c’est dans les couloirs du centre de Oukacha que Safia accouchera. Ce jour-là, la prison casablancaise comptera un détenu de plus.
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15/2/2008 -

Décembre 1975, 45 000 familles marocaines étaient expulsées d’Algérie

 

 Par Jawad Mdidch, La Vie éco

 Des dizaines de milliers de Marocains, bien intégrés dans la société algérienne, ont été expulsés suite à la Marche verte de 1975.
32 ans plus tard, les survivants se mobilisent en associations pour demander réparation à l’Etat algérien.
Une lettre a été envoyée à Abdelaziz Bouteflika en juillet 2007 pour demander justice et des excuses publiques.

page_image Il est des moments de l’histoire qui restent vivaces malgré l’usure du temps dans la mémoire de ceux qui les ont vécus. On est en décembre 1975, quelques semaines après la Marche verte qui a mobilisé quelque 350 000 Marocains pour la libération du Sahara occidental du joug espagnol. Des hauts plateaux de l’Oriental, on pouvait apercevoir une file de camions algériens qui traversaient la frontière en direction d’Oujda. A bord, comme des prisonniers de guerre, des dizaines de milliers de personnes, hommes, femmes, enfants et bébés, la peur dans le ventre, l’air hagard, humiliés d’être chassés du jour au lendemain d’une terre sur laquelle ils ont toujours vécu, et qui ne savent plus où aller. Les Marocains expulsés d’Algérie par le régime de Houari Boumediene, 45 000 familles selon les estimations, accueillis à bras ouvert par la population de la région, n’oublieront jamais ce moment de leur vie. L’historien Mustapha Bouaziz, natif de Figuig, qui avait assisté à cette scène à Tendrara, une localité située à la frontière, parle d’un véritable choc ressenti par toute la population de l’Oriental. «On ne comprenait pas comment l’Algérie pouvait traiter les ressortissants marocains de la sorte, alors que la population marocaine faisait tout pour aider le FLN dans sa lutte pour l’indépendance ? Les résistants algériens venaient se réfugier dans la région, on les appelait les «Mouhajirine». A l’école où j’étais, on interdisait strictement d’appeler ainsi leurs enfants pour éviter toute discrimination, ou c’était la falaqa. On nous enseignait que les Algériens étaient nos frères et que nous formions une seule et même population.»

Ce sont les couples mixtes qui ont payé le prix le plus fort
Un autre témoignage plus parlant. L’un de ces expulsés, 32 années après les faits, Hocine Bouasria, âgé de 16 ans à l’époque, est toujours marqué par cet épisode. «Ce crime sera à jamais une tache noire dans l’histoire de l’Algérie tant que justice n’est pas rendue. Je ne l’oublierai jamais. Je l’inculquerai à mes enfants. Il est temps que ceux qui l’ont commis rendent des comptes.» Hocine est né en 1959 à Oran, il vivait avec ses parents et ses trois frères et sœurs au quartier Cité Petit, dans une maison à eux, heureux d’y être, parmi leurs amis, leurs voisins, dans ce pays qu’ils aimaient car ils n’en connaissaient pas d’autre. Du jour au lendemain, les autorités algériennes les y ont arrachés, spoliés de leurs biens, et les ont conduits aux frontières comme des pestiférés. Ce jeune adolescent en 1975, qui livre ici son témoignage d’une voix étranglée par les larmes tant le souvenir le hante encore, a fait pourtant du chemin, malgré un début de vie difficile tel un «déporté» dans son pays. Après des études supérieures en hôtellerie et restauration en Belgique, il est actuellement directeur des restaurants d’une chaîne de grande distribution (voir témoignage). Il est en même temps le responsable à Casablanca de l’Association de défense des Marocains expulsés d’Algérie (ADMEA) créée à Nador en 2005, la première du genre à se mobiliser pour attirer l’opinion publique nationale (et internationale) sur ce drame humain dont personne n’osait parler. En mars de l’année dernière, l’ADMEA a envoyé une lettre au secrétaire général de l’ONU pour réclamer la création d’une Commission internationale d’enquête sur les expulsions de 1975 et 1976. Depuis, d’autres associations lui ont emboîté le pas, dont notamment l’«Association Insaf des Marocains expulsés d’Algérie» basée à Meknès, et une autre à Rabat nommée l’«Association des Marocains victimes d’expulsion abusive d’Algérie». Telles que recensées par Mohamed El Herouachi, président de l’ADMEA, quatre revendications constituent la trame commune de toutes ces associations qui cherchent désormais à fédérer leurs actions : l’ouverture des frontières devant les déportés qui ont laissé leurs familles en Algérie, la restitution des biens spoliés, l’indemnisation des familles des victimes de l’expulsion, et la reconnaissance publique par les plus hautes autorités de la République algérienne des faits.

Une lettre a été envoyée dans ce sens au Président algérien Abdelaziz Bouteflika, le 5 juillet 2007. En décembre dernier, à l’occasion du 32e anniversaire de l’expulsion, dernière action en date, ces trois associations décidèrent de déposer un recours, contre l’Etat algérien, auprès du Tribunal pénal international.

Il faut dire que le conflit entre l’Etat algérien et l’Etat marocain ne date pas de 1975, et c’est toujours les populations des deux pays installées dans l’un des deux Etats séparés par ces frontières de la honte qui en ont payé le prix. Déjà, lors de la guerre des frontières (appelée Guerre des sables) d’octobre 1963, des centaines de familles marocaines furent expulsées d’Algérie, laissant tous leurs biens derrière elles, et l’Etat marocain n’avait rien fait pour leur trouver des structures d’accueil dignes de ce nom.

Les expulsions les plus douloureuses, rappelle Mohamed Cherfaoui qui crée en 2007 une antenne de l’ADMEA en Europe, «ont été celles des familles mixtes qui ont été dépecées selon une règle aussi simpliste qu’ignoble : les enfants suivaient toujours le père. Lorsque ce dernier est marocain, il était expulsé avec les enfants considérés marocains au même titre que leur père. La mère restait en Algérie. Lorsque c’était la mère qui était marocaine, elle était expulsée seule. Car elle seule était étrangère.» Des familles ont été ainsi séparées, déchirées. Mais c’est le conflit de 1975 à propos du Sahara qui a entraîné le plus de drames parmi la communauté marocaine installée en Algérie.

Une véritable chasse à l’homme a eu lieu le 8 décembre, un jour de l’Aïd Al Adha, où des dizaines de milliers de familles marocaines furent expulsées de force. Les Marocains, note M. Cherfaoui dans un document envoyé à la presse, «étaient enlevés sur leurs lieux de travail, dans la rue, et même dans les lycées...La déportation a été aussi inhumaine que désordonnée. Des adolescents et adolescentes enlevés des collèges et lycées se sont trouvés déportés seuls dans la foulée sans leur parents restés en Algérie.» Après quelques mois passés au Maroc sous les tentes, des dizaines de centaines de personnes ont émigré en Europe.

M. Cherfaoui fait partie de ces «déportés» miraculés. Le 28 décembre 1975 il a été expulsé avec toute sa famille à Oujda. Il s’en rappellera toute sa vie. Il avait 19 ans et venait de décrocher son Bac et intégrer des études supérieures dans une école d’ingénieurs en Algérie.

Après six mois passés à Rabat, il décide d’aller en France pour y poursuivre ses études.
Avec son ami, M. Bouasria, il est l’un des rares «rescapés» à avoir réussi brillamment leur vie en dépit des malheurs qui s’étaient abattus sur eux. Aujourd’hui, M. Cherfaoui dirige à Compiègne, en France, un département d’ingénierie et de développement industriel dans une grande entreprise française. Il est parfaitement intégré, mais refuse malgré l’usure du tempsd’oublier son expulsion d’Algérie : il est le président de l’ADMEA d’Europe.

Les mesures de rétorsion du Maroc n’étaient pas de la même ampleur
Comment les autorités marocaines avaient-elles réagi à ces expulsions de 1975 ? Certes, un climat de peur et de suspicion avait régné au sein de la communauté algérienne qui vivait à l’époque au Maroc, mais elle n’avait pas subi le même affront infligé aux Marocains d’Algérie. Tout au plus, soulignent quelques témoignages, certains Algériens auraient été dans la foulée expropriés de leurs maisons et de leurs terres, ce qui est en soi injuste.

On peut reprocher au Roi Hassan II ses années de plomb et ses injustices à l’égard de ses opposants politiques de tous bords, rappelle l’historien M. Bouaziz, «mais l’histoire n’a pas retenu contre lui une réaction aussi abjecte à l’égard des ressortissants algériens du Maroc».

La réponse de l’Etat marocain était plutôt politique et médiatique. Le Roi Hassan II, ajoute-t-il, «avait joué aux grands seigneurs : non aux mesures de rétorsion contre l’Algérie voisine, oui à une solution pacifique. Le roi disait que ni le Maroc ni l’Algérie ne pouvaient gagner la guerre et qu’il fallait plutôt privilégier la paix. Il était conscient que les intérêts du Maroc ne militaient pas pour un affrontement direct entre les deux Etats» (voir entretien).

Il fait dire que la réaction injuste et musclée contre les Algériens installés au Maroc est venue deux décennies plus tard, au moment de l’attentat terroriste de l’hôtel Asni de Marrakech en 1994, où étaient impliqués des jeunes d’origine algérienne.

Là, effectivement, des milliers de ressortissants algériens installés au Maroc furent convoqués aux différents commissariats du Royaume, et la police leur a signifié clairement qu’ils devaient plier bagage et rentrer chez eux. Des centaines, dans ce climat de peur, sont partis de leur propre chef. D’autres, plus tenaces, avaient refusé l’injonction de la police.

Une Algérienne encore au Maroc raconte qu’elle avait éclaté en larmes le jour où elle a été convoquée au commissariat pour signer l’ordre de partir. «J’avais refusé. Où aller ? Dans une Algérie ensanglantée par le terrorisme ? Si ce n’était la compassion d’un commissaire de police qui avait sympathisé, compati à ma détresse, je serais partie».

Mais toutes ces mesures de rétorsion et d’expulsion contre les Algériens, même si elles étaient du même esprit, n’avaient pas revêtu la même ampleur que celles subies par les Marocains en 1975.
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